19.07.2008

Fugue de mort. Paul Celan

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas
    serré
un homme habite la maison il joue avec les serpents il
    écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes
    cheveux d’or
écrit ces mots s’avance sur le seuil et les étoiles tressaillent
    il siffle ses grands chiens
il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une
    tombe
il nous commande allons jouez pour qu’on danse


Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il
    écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes
    cheveux d’or
Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel
    une tombe où l’on n’est pas serré


Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres
    et vous chantez jouez
il attrape le fer à sa ceinture il le  brandit ses yeux sont
    bleus
enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore
    pour qu’on danse


Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents


Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître
    d’Allemagne
il crie plus sombres les archets et votre fumée montera
    vers le ciel
vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on n’est
    pas serré


Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi la mort est maître d’Allemagne
nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu
il t’atteint d’une balle de plomb il ne te manque pas
un homme habite la maison Margarete tes cheveux
    d’or
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une
    tombe dans le ciel
il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître
   d’Allemagne


tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux cendre Sulamith

Paul Celan - Fugue de mort

Poésie Gallimard/ Choix de poèmes

 

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur Paul Celan, ce lien (lecture de ses poèmes) :

http://www.monumenta.com/2007/index.php?option=com_conten...

25.05.2008

Le diable au bar. Léon Vérane

Les alcools fleurissaient les verres à facettes
Et le zinc lumineux semblait un reposoir.
Je trouvais au patron une figure honnête,
Un nerf de boeuf était derrière le comptoir.

Les flacons arboraient d'étranges étiquettes,
Une fille faisait ses lèvres au miroir,
L'aveugle, sur le seuil, d'une aigre clarinette,
Aggravait à dessein la descente du soir.

Des marins qui n'étaient inscrits sur aucun rôle
Troquaient pour un peu d'or de rares perroquets
Ou les singes pelés juchés sur leur épaule,

Et les barques s'entrechoquaient le long des quais.

Alors au ciel monta la lune lente et plate
Qui fait hurler en choeur les déments et les chiens,
Et le Diable, vêtu d'un chandail écarlate,

Pénétra dans le bar et dénombra les siens.

Léon Vérane  "Les étoiles et les roses"  Poèmes choisis

13.04.2008

Les enfants qui s'aiment

 Les enfants qui s'aiment s'embrassent debout
             Contre les portes de la nuit
Et les passants qui passent les désignent du doigt
               Mais les enfants qui s'aiment
                 Ne sont là pour personne
              Et c'est seulement leur ombre
                  Qui tremble dans la nuit
               Excitant la rage des passants
 Leur rage leur mépris leurs rires et leur envie
Les enfants qui s'aiment ne sont là pour personne
    Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
               Bien plus haut que le jour
Dans l'éblouissante clarté de leur premier amour.

Jacques Prévert  Spectacle

23.02.2008

Coples LXI

Elle est noire, c'est vrai. Corail ni jameroses
Ne rient dans sa figure, ou l'or non plus des blés.
Mais, les charbons sont noirs comme elle. Allume-les :
             On dirait un buisson de roses.

Paul-Jean Toulet

30.01.2008

Balanide

C'est un plus petit coeur
Avec la pointe en l'air ;
Symbole doux et fier
C'est un plus tendre coeur.

Il verse ah ! que de pleurs
Corrosifs plus que feu
Prolongés mieux qu'adieu,
Blancs comme blanches fleurs !

Vêtu de violet,
Fait beau le voir yssir,
Mais à tout le plaisir
Qu'il donne quand lui plaît !

Comme un évêque au choeur
Il est plein d'onction
Sa bénédiction
Va de l'autel au choeur.

Il ne met que du soir
Au réveil auroral
Son anneau pastoral
D'améthyste et d'or noir.

Puis le rite accompli,
Déchargé congrûment,
De ramener dûment
Son capuce joli.

Verlaine

27.12.2007

Recueillement

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Baudelaire.

23.10.2007

Epitaphe.

Celui qui ci maintenant dort

Fit plus de pitié que d'envie,

Et souffrit mille fois la mort

Avant que de perdre la vie.

Passant, ne fais ici de bruit,

Prends garde qu'aucun ne l'éveille ;

Car voici la première nuit

Que le pauvre Scarron sommeille.

Paul Scarron

30.09.2007

Rondeaux.

En verrai-je jamais la fin
De vos oeuvres, Mélancolie,
Quand au soir de vous me délie
Vous me rattachez au matin.

J'aimasse mieux autre voisin
Que vous, qui si fort me guerrie ;
En verrai-je jamais la fin ?

Vers moi venez en larrecin
Et me robez Plaisance lie ;
Suis-je destiné en ma vie
D'être toujours en tel hutin
En verrai-je jamais la fin ?

 

Charles d'Orléans.

22.08.2007

Tristesse.

J'ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaîté ;
J'ai perdu jusqu'à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.

Quand j'ai connu la Vérité,
J'ai cru que c'était une amie ;
Quand je l'ai comprise et sentie,
J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d'elle
Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde
Est d'avoir quelquefois pleuré.

Musset.

26.07.2007

Ballade de celui qui chanta dans les supplices.

Et s'il était à refaire
Je referais ce chemin
Une voix monte des fers
Et parle des lendemains

On dit que dans sa cellule
Deux hommes cette nuit-là
Lui murmuraient Capitule
De cette vie es-tu las

Tu peux vivre tu peux vivre
Tu peux vivre comme nous
Dis le mot qui te délivre
Et tu peux vivre à genoux

Et s'il était à refaire
Je referais ce chemin
Une voix monte des fers
Et parle des lendemains

Rien qu' un mot la porte cède
S'ouvre et tu sors Rien qu'un mot
Le bourreau se dépossède
Sésame Finis tes maux

Rien qu'un mot rien qu'un mensonge
Pour transformer ton destin
Songe songe songe songe
A la douceur des matins

Et si c'était à refaire
Je referais ce chemin
La voix qui monte des fers
Parle aux hommes de demain

 

J'ai tout dit ce qu'on peut dire
L'exemple du Roi Henri
Un cheval pour mon empire
Une messe pour Paris

Rien à faire Alors qu'ils partent
Sur lui retombe son sang
C'était son unique carte
Périsse cet innocent

Et si c'était à refaire
Referait-il ce chemin
La voix qui monte des fers
Dit je le ferai demain

Je meurs et France demeure
Mon amour et mon refus
O mes amis si je meurs
Vous saurez pour quoi ce fut

Ils sont venus pour le prendre
Ils parlent en allemand
L'un traduit Veux-tu te rendre
Il répète calmement

Et si c'était à refaire
Je referais ce chemin
Sous vos coups chargés de fers
Que chantent les lendemains

Il chantait lui sous les balles
Des mots sanglant est levé
D'une seconde rafale
Il a fallu l'achever

Une autre chanson française
A ses lèvres est montée
Finissant la Marseillaise
Pour toute l'humanité


Louis Aragon

Poème publié le 14 juillet 1943 dans L'honneur des poètes, sous le pseudonyme de Jacques Destaing.

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